En préparation du prochain Podcast : les populismes contre les institutions. Par Olivier Abel.

Je voudrais aborder la question du populisme sous l’angle du « théologico-politique ». C’est que la pensée moderne n’a fait que séculariser un vieux « théologico-politique » de la domination, mais sans le déconstruire, en plaçant simplement le peuple à la place de Dieu. C’est le point aveugle de l’idée de démocratie, surtout quand la vox populi refuse de s’instituer, de se représenter, c’est-à-dire aussi de se pluraliser et de s’interpréter. On entend dire alors : « les français veulent… », « Les français refusent… », etc., qui devraient être des formules aussi interdites que jadis se faire une image de Dieu ! C’est ainsi qu’un référendum ou des élections démagogiques peuvent renverser des institutions séculaires, tant constitutionnelles qu’internationales, longuement élaborées.

Le populisme joue l’immédiateté contre tout différé, contre tout compromis complexe, il joue l’émotion et les passions contre l’intelligence et la conversation. Il sépare le vouloir-vivre ensemble qui se tient au cœur des sociétés et les médiations plurielles (et la division des pouvoirs) dans lesquelles il s’était institué. Il divise l’entrelacs qui nous forme et nous constitue. Son rêve d’unité nationale risque de devenir une fabrique d’étrangers à partir de citoyens français — ce ne sera pas la première fois. Son rêve de souveraineté au-dessus du droit international risque de faire de la France une société aussi close que le régime des Mollahs ! 

Ce qui se joue en ce moment, ici et partout, c’est la désinstitution du monde. Cette désinstitution s’effectue sous deux logiques opposées mais concomitantes. D’un côté, les institutions sont remplacées, verticalement, par la pure domination, par la loi du plus fort et le Règne de la Force — le mensonge est son ombre, qui la suit partout. Pour un despote, de quelque nom qu’on l’appelle, les institutions ne sont que des moyens, à utiliser pour arriver au pouvoir et y rester. De l’autre côté, les institutions sont réduites, horizontalement, à des contrats. Il n’y a plus que des libres contrats privés, où chacun est supposé librement contractant — c’est ici l’idéologie ultra-libérale qui domine, dissimulant ou niant tout ce qui n’entre pas dans le Règne du Marché. Pour elle, les institutions sont inutiles, sinon nuisibles.

Pire, les régimes les plus forts sont aujourd’hui ceux qui ont compris qu’il fallait avoir une jambe dans chaque camp : un solide appareil répressif brisant tout contre-pouvoir, et une idéologie qui fait croire aux gens qu’ils sont libres pour mieux les exploiter. Et les deux forment le casse-noix de la désinstitution. Sous la double pression de ces processus, partout dans le monde, ce ne sont pas seulement les États mais les sociétés qui se défont.

Comment sauvegarder les institutions justes, comment reconstruire les institutions dévoyées ? Les institutions ne sont pas l’appareil administratif et gestionnaire à quoi nous les avions réduites, mais ce théâtre qui honore les désaccords et donne un cadre durable à nos vies éphémères. Par elles les générations peuvent se remplacer, quelque chose demeure. Les institutions ont aussi en charge la pluralité humaine, qu’elles visent à installer de manière à ce que des humains différents puissent agir ensemble.

C’est pourquoi il faut une pluralité d’institutions qui se croisent, se corrigent et se résistent mutuellement. Celles qui ont pour fonction de nous protéger contre la maladie ou la violence, mais aussi celles qui nous protègent contre l’ignorance et le mensonge. Mais elles ne sont pas seulement là pour nous protéger du mal (notre obsession de sécurité !) : certes, elles visent à arrêter le mal, à lui mettre des limites, mais elles visent aussi dans le temps long à restaurer la capacité au bon, à favoriser le meilleur. 

Il a fallu des siècles pour tisser le réseau de nos institutions, et nous devons certainement le retisser à la hauteur des nouveaux défis. Mais il peut s’effondrer en quelques années, en quelques semaines.  Dans le film de Schoendoerffer Le Crabe-Tambour, le capitaine du vaisseau militaire, sur un océan glacé parsemé d’icebergs, a cette phrase magnifique : « sans vaisseau, les hommes ne sont pas grand-chose ». Les institutions humaines sont de tels vaisseaux, qui nous portent au-dessus des abîmes. Or elles sont fragiles, ce sont des cathédrales de paroles, elles tiennent à la confiance que nous avons les uns dans les autres et dans le langage commun. Et si nous n’y croyons plus, elles s’effondrent, et nul alors ne saura se sauver tout seul. 

 

Encadré

« Le renversement de la théologie politique est resté pour l’essentiel une révolution à l’intérieur du rapport de domination. Le peuple est mis à la place de Dieu, mais comme source de souveraineté, sans que soit remis fondamentalement en question le rapport entre le lien vertical de domination et le lien horizontal de coopération.  (…) la déroute du théologico-politique reste largement dans les limites d’une conception du politique axée sur le rapport de domination. (…) aussi incertaines et aventureuses que soient ces dernières réflexions, elles prennent tout leur sens par rapport à notre thème du pouvoir si on les rapporte à la question que j’ai placée au centre : comment faire prévaloir la coopération sur la domination dans la constitution du lien politique et dans l’instauration du pouvoir politique. La fin du théologico-politique n’est pas la fin de tout, mais seulement la fin d’une théologie du pouvoir-domination. S’ouvre le champ d’une théologie politique du vivre-ensemble ».

 

(transcription d’une importante conférence de Paul Ricœur donnée en 1992 à la paroisse de Robinson, « Le pouvoir politique : fin du théologico-politique » a été publié avec un dossier de commentaires dans Études Théologiques et Religieuses, 2021/4, p.419-437).